La surestimation de soi conduit à des relations conflictuelles. Et, une guerre ne se perd généralement qu’à cause d’une mauvaise évaluation des forces du perdant. On peut le comprendre ainsi dans la rhétorique de Donald Trump et de ses supporteurs. L’échec spectaculaire des négociations entre le Canada et les États-Unis sur les droits de douane révèle l’arrogance américaine et la certitude qu’ont plusieurs Américains de la supériorité des États-Unis sur le Canada.
On peut citer plusieurs exemples de cette situation : « Le Canada veut le privilège d’un État américain sans en être un », dit Donald Trump. Comme quoi, il aurait fallu sacrifier notre souveraineté et se faire presser comme des citrons par des concessions inacceptables pour obtenir la complaisance du roi Trump.
Autres exemples, J.D. Vance, vice-président des États-Unis, s’est moqué de Mark Carney lors d’un rassemblement privé avant même de connaître l’issue des négociations. Vance affirmait que Carney serait le genre à «entrer dans une pièce, se la jouer en clamant qu’il va, disons, jouer plus dur que Donald Trump», alors qu’en réalité, ils font des concessions sur beaucoup de points». [1] Sean Duffy, secrétaire américain aux Transports, ancien membre du Congrès et figure du Parti républicain, a affirmé pour sa part que le Canada ne peut entrer en guerre avec Donald Trump et gagner cette guerre avec les États-Unis ; c’est bête de leur part, à mon avis. », a-t-il ajouté.
Le hic, c’est que ce sont les Américains eux-mêmes qui ont déclenché cette guerre, de sorte que nous n’avons d’autre choix que de nous défendre. On peut donc douter de leur bonne foi. On voit bien que Trump et son entourage souffrent d’un complexe de supériorité lorsqu’ils parlent du Canada. C’est ce qui explique la stratégie américaine : obtenir une victoire facile en négociant avec ceux qu’ils considèrent comme des «faibles», et obtenir des concessions écrasantes du Canada. L’objectif étant de glorifier les succès de la politique commerciale américaine aux élections de mi-mandat, et ainsi faire oublier les nombreux échecs de plusieurs négociations, dont celle avec l’Iran. Ceci ne s’est toutefois pas passé comme prévu.
La métaphore du roi nu
Le conte Les Habits neufs de l’empereur de Hans Christian Andersen [2]montre beaucoup de similarités avec le roi Trump et ses sujets. L’empereur se laisse croire qu’il peut porter des habits extraordinaires aux yeux de la noblesse, mais invisibles aux personnes stupides. Puisque de tels vêtements n’existent pas, l’empereur se promène nu sur son territoire, alors que personne n’ose lui signifier qu’il est complètement dévêtu. La similarité est la suivante : Trump prend ses décisions seul, mais personne n’ose lui signifier qu’elles sont stupides. Trump, dans le contexte des négociations avec les autres pays, est totalement nu sans s’en rendre compte.
Cette métaphore qui illustre la vanité, l’orgueil et l’hypocrisie est devenue universelle pour dénoncer la peur de dire la vérité. Trump a échoué dans toutes les tentatives de négociation depuis le début de son mandat, que ce soit pour la guerre avec l’Iran, les négociations de paix avec la Russie et l’Ukraine, ou celles en lien avec sa politique tarifaire, la Cour suprême des États-Unis ayant invalidé la légalité des tarifs imposés aux autres pays. Aucun de ses supporteurs républicains n’ose lui rappeler ses échecs et lui rappeler surtout que l’intimidation et l’extorsion ne fonctionnent pas en politique internationale.
Le Canada peut-il gagner cette guerre ?
Personne ne va gagner à la suite de cette escalade tarifaire. Les dommages se feront sentir des deux côtés de la frontière, avec la perte de milliers d’emplois. Toutefois, en termes d’image, l’administration Trump perdra sur toute la ligne, parce qu’il est fort peu probable que le Canada devienne le 51e État des États-Unis, [3] [4]mais aussi parce qu’il n’y a pratiquement aucun gain économique à obtenir de cette guerre.
Il faut aussi mettre en perspective les sommes en jeu. Les 28 milliards $ de biens touchés par les nouvelles taxes de 50% représentent 5% de la valeur totale des exportations du Canada aux États-Unis (près de 563 milliards $)[5] et encore moins sur les volumes d’importation des États-Unis. Sur l’ensemble du PIB canadien qui était de 3 165 milliards $ en 2025, la valeur des biens touchés représente à peine 1 %.
Des estimés de l’Université de Calgary indiquent qu’entre 87 000 à 90 000 emplois sont menacés par l’imposition de ces tarifs (soit 52 000 emplois directs et 35 000 emplois indirects). Malheureusement, ce sont surtout des entreprises en région, notamment au Québec, et des PME qui seront très affectées par ces tarifs.
Mais rappelons aussi que la pandémie a fait perdre quelque 3,4 millions d’emplois au Canada en 2020, et que la récession de 2008-2009 a entraîné une destruction nette de 400 000 emplois, en raison notamment de la défaillance des marchés financiers américains et de notre dépendance à l’égard des États-Unis.
Louis Bellemare
[1] J.D. Vance commente l’accord commercial avec le Canada et raille Carney, Le Soleil
[2] Les Habits neufs de l’empereur, Wikipédia
[3] Donald Trump, politiquement mort, un expert électoral dresse un bilan politique de Donald Trump
[4] The Moose That Roared, Paul Krugman. Why trump will lose this war with Canada
[5] Valeur des exportations internationales par pays, Québec et Canada, cumulatif en décembre 2024 et 2025, Institut de la statistique du Québec


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