Plusieurs personnes bien au fait de ce qui se passe dans le monde de l’Internet et de l’intelligence artificielle le confirment : nous assisterons au cours des prochaines années à une véritable transformation de notre société. L’économie numérique, depuis le début d’Internet jusqu’à la venue de l’intelligence artificielle, se développe de façon fulgurante vers un véritable monde parallèle, un monde virtuel dans lequel s’affaire déjà près de la moitié de l’humanité. L’impact sur le monde physique, sur notre qualité de vie, demeurera considérable.
Cette toile planétaire se développe grâce aux centaines de milliards de dollars investis, tant en termes de capacité que d’étendue. Elle est tissée de millions de kilomètres de fibres optiques, sur terre et sur mer, [1] de milliers de satellites en basse altitude, et assure depuis plusieurs années la croissance des économies les plus développées. Devant une telle évolution, il faut aussi assurer notre souveraineté numérique.
Les portes d’entrée de cet immense réseau planétaire
Les centres de données sont des constituants essentiels du réseau planétaire décrit plus haut. Ils sont en quelque sorte ses portes d’entrée. Avec l’avènement de l’infonuagique et de l’intelligence artificielle, ils sont devenus gargantuesques. Ce sont d’immenses entrepôts physiques qui s’étendent sur des kilomètres [2]et qui abritent des serveurs et d’autres types d’équipements informatiques.
Les demandes sur les capacités électriques exigées demeurent inimaginables; soit de l’ordre de 50 MW (mégawatts) et même 100 MW par centre. [3] Par exemple, la consommation d’un seul de ces centres peut équivaloir à l’alimentation électrique nécessaire pour une ville moyenne de près de 50 000 habitants, d’un TGV, d’une usine sidérurgique ou même d’un porte-avions.[4]
Les bâtiments n’ont aucune valeur architecturale et n’hébergent que des machines au même titre que des « dark factories ». En chiffres, les investissements dans ces centres pourraient atteindre 7 900 milliards de dollars US d’ici 2030 dans le monde, soit l’équivalent du double de l’économie du Royaume-Uni. (voir aussi l’article Le krach de l’IA, y a-t-il une bulle spéculative, une surévaluation des actifs en intelligence artificielle ?) Les projections de consommation d’électricité se chiffrent à 946 térawattheures, l’équivalent de ce que consomme le continent africain. [5]
L’emprise de la démesure
Qui contrôle l’accès se voit donc attribuer un pouvoir incommensurable dans presque toutes les sphères de l’activité humaine. Dans ce contexte, laisser des entreprises étrangères contrôler l’accès à ce réseau ici même au Canada demeure un pari très risqué. À plus long terme, l’enjeu devient incontournable. L’emprise économique des entreprises américaines est réelle. Ce sont les GAFAM, comme Google, Amazon (AWS), Azure (Microsoft), des entreprises américaines, qui sont les principaux investisseurs et qui comptent pour 63 % des installations mondiales. [6] Ce sont donc ces entreprises qui dominent ce monde virtuel et qui contrôlent l’accès à cet immense réseau mondial. Les États-Unis demeurent la nation dominante et comptent de loin le plus grand nombre de ces centres.
De fait, la population, même étatsunienne, manifeste beaucoup de méfiance, parce qu’ils sont très peu créateurs d’emplois, parce qu’ils sont bruyants et se gavent des ressources locales en énergie et en consommation d’eau. Plusieurs États américains ont pris l’initiative de les interdire. [7] En Irlande, par exemple, ils représentent 20 % de la demande nationale d’électricité, une situation qui crée une forte pression à la hausse sur la facture d’électricité des résidents.
Le positionnement des gouvernements
Le gouvernement fédéral a aussi annoncé un cadre de référence portant sur cinq principes visant à guider les investissements dans ce domaine: assurer des retombées locales, limiter les coûts de l’électricité pour la population, réduire l’empreinte environnementale, faire preuve de transparence et protéger notre souveraineté numérique. Ces principes sont une sorte de guide, qui ne sont appuyés par aucune loi ou réglementation. [8] Le fédéral relègue aux gouvernements locaux la responsabilité d’imposer des conditions à l’implantation de tels investissements.
Le problème avec l’approche fédérale est de plusieurs ordres. D’une part, la nature même de ces centres est incompatible avec ces principes. Ce sont des machines autonomes qui ne créent à peu près pas d’emplois, sauf lors de la construction des centres. Ils sont énergivores et consomment des quantités démesurées d’eau pour le refroidissement des machines.
Par ailleurs, les provinces et les municipalités pourraient offrir des conditions démesurées afin d’attirer ces investissements dans un secteur qui normalement devrait être sous la juridiction du gouvernement fédéral. [9] L’Alberta entend accueillir 90% de ces centres et serait prête à investir massivement dans la production de centrales électriques au gaz naturel, non pas pour sa population, mais uniquement pour les alimenter.
Le principal enjeu demeure le même : celui de notre souveraineté numérique parce que ce sont surtout des entreprises américaines qui comptent investir dans les mégacentres de données au Canada. Selon le Cloud Act (une loi américaine), une entreprise américaine, qui détient des installations dans un autre pays, peut être contrainte de fournir au gouvernement américain des données sous son contrôle, notamment des informations sur les résidents canadiens.
Les impacts de ces centres sont plutôt négatifs sur les milieux locaux et les enjeux de la souveraineté numérique sont grandissants en raison du pouvoir monopolistique des sociétés américaines dans le monde, particulièrement au Canada.
À l’instar de ce qui a été fait dans le secteur des télécommunications ou des médias, nous devrions réglementer la propriété des centres de données au Canada, et renforcer la protection de l’information sous leur contrôle. Le CRTC qui relève du gouvernement fédéral pourrait se voir confier ce pouvoir.
Louis Bellemare
[1] 1,8 millions de kilomètres, soit 45 fois le tour de la terre
[2] ex. projet hyperion, 11 km2, Synergy Research Group
[3] US Rises Again as Synergy Updates Its Ranking of hyperscale Data Centers Location
[4] Source : ChatGPT
[5] Data Center Map, Atlas des communications, Courrier International, Août-Septembre 2026
[7] IA : le nombre de centres de données pourrait exploser au Canada
[8] Ottawa propose en cadre national pour encadrer les centres de données
[9] Note : L’Alberta qui pourrait accueillir 90% des centres de données du Canada, attire les projets à cause de son abondance en gaz naturel. Plusieurs mégacentres de données, comme celui qui a été annoncé par Méta dans le comté de Sturgeon, s’accompagnent d’énormes centrales électriques au gaz naturel. Les centres de données, source d’inquiétude en Alberta, Radio-Canada


Voilà encore un domaine où il est difficile de savoir de quoi il retourne au juste.
J’ai l’impression que, comme le suggère Louis nous pouvons contrôler la construction des centres de données. Nous devons même le faire compte tenu de ce que les inconvénients semblent dépasser les bénéfices de beaucoup.
Je ne suis pas sûr cependant que cela assurera notre maîtrise sur les données elles-mêmes. En termes de souveraineté, c’est un enjeu plus important que l’endroit où sont construits les centres de données.
Bonjour Jean-claude,
Il y a déjà une forme de contrôle, puisque les données peuvent être encryptées coté client par la partie canadienne, sans que l’hébergeur ait les clés, et même si elles sont hébergées par un fournisseur américain. Mais, le problème n’est pas la nature même des données, mais l’accès aux services, ce que le propriétaire de l’infrastructure peut contrôler.