Skip to content

Transition énergétique, le coût d’un retour en arrière encore plus important que celui de ne rien faire

Cet article a fait l’objet d’une republication dans le journal Le Devoir le 16 juin 2025

1-L’action des gouvernements

Le rapport Stern

Il y a 20 ans (2006), était publié le célèbre rapport de l’économiste britannique Nicolas Stern sur l’économie du changement climatique. Ce rapport indiquait que si rien n’est fait pour assurer la transition énergétique, le coût de l’inaction s’établirait entre 5% et 20% du PIB mondial, soit des milliers de milliards de dollars. [1]

Selon ce rapport, les coûts de l’inaction sont supérieurs aux coûts de la mise en place d’un prix du carbone par le biais d’une taxe, du marché ou de la régulation, ce qui constitue un élément fondamental d’une politique du changement climatique.

Stern estimait les coûts par les perturbations occasionnées par la diminution de l’accès à l’eau, la production des aliments, la santé et l’environnement qui sont compromis par le réchauffement climatique. Il estimait que des centaines de millions de personnes risquaient de souffrir de la faim, de pénuries d’eau et d’inondations côtières.

Malgré les engagements des Nations Unis, la situation se dégrade

Le rapport Stern est venu corroborer l’action des pays du monde dans le but de combattre les changements climatiques. La Convention-Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC), et ratifiée par 154 pays lors du sommet de la Terre à Rio de Janeiro (1992), reconnaissait déjà alors la gravité du réchauffement climatique. Cette convention a donné suite à une série d’engagements des pays participants, les plus importants étant le Protocole de Kyoto (COP3, 1997), l’Accord de Paris (COP21, 2015), et le Pacte de Glasgow (COP26 en 2021)). [2] [3]

Malheureusement, malgré tous les efforts déployés, la situation climatique dans le monde n’a cessé de se dégrader en raison de notre incapacité de réduire notre consommation d’hydrocarbures. On constate de plus en plus des catastrophes naturelles comme des vagues de chaleur, des feux de forêts plus fréquents, des tempêtes plus intenses, des inondations et des conditions météorologiques extrêmes. Les populations sont menacées de famine et de pénurie d’eau et de maladies infectieuses. L’Organisation mondiale de la santé considère le changement climatique comme la plus grande menace pour la santé au XXIe siècle. L’urgence d’agir est soulignée chaque fois que sont organisées les Conférences sur les Parties (COP) issues de la CCNUCC.

Conséquemment à ces constats, des engagements forts de la part des pays participant à la CCNUCC étaient nécessaires. En 2021, l’ambitieux Pacte de Glasgow visait à atteindre la neutralité carbone. On y soulignait pour la première fois la volonté de diminuer l’utilisation du charbon et de sortir les subventions des énergies fossiles. Par ailleurs, plus d’une centaine d’États se sont engagés à réduire de 30% les émission mondiales de méthane avant 2030. 

Le Canada a signé du Pacte de Glasgow [4] en promettant aussi de réduire ses émissions méthane issues du secteur pétrolier et gazier de 75 % d’ici 2030 et ses émissions de GES de 40-45 % en dessous du niveau de 2005 d’ici 2030. [5] (voir aussi un autre article que j’ai écrit sur ce sujet : La carboneutralité, un objectif réaliste ?

Les États-Unis sous Joe Biden ont aussi été signataires de l’accord Glasgow et ont mis en place l’Inflation Reduction Act (IRA) un programme de plus de 430 milliards US d’investissements, dont 370 milliards visant à réduire de les GES de 40 % d’ici à 2030 par rapport à 2005. [6]Il s’agit du plus important effort des États-Unis dans ce domaine. [7]

2-Le retour en arrière

Il faut dire aussi que des progrès ont aussi été réalisés, comme par exemple par l’électrification des transports, la réduction les investissements dans le forage et l’exploration pétrolière, les investissements dans l’éco habitation ou pour le développement de technologies pour capturer les émissions de carbone à la source de production des usines. Ces engagements ont donné lieu à des centaines de milliards de dollars d’investissements autant du public que du privé dans des nouvelles filières industrielles comme les batteries, l’hydrogène vert, la production éolienne, l’énergie solaire, les barrages hydro-électriques, la recherche de nouveaux matériaux ou de nouvelles technologies.

Problème de perception

Mais, le plus grand problème de la transition énergétique, c’est la perception du grand public. Les gens n’ont pas le réflexe d’associer les contraintes financières ou réglementaires aux conséquences du réchauffement climatique et de l’inaction. Pourtant Stern mentionnait lui-même que la prévention de la catastrophe climatique peut être obtenue par un coût modeste. [8] Il y a cette nécessité de fixer un prix au carbone pour sauver la planète, mais peu de gens réalisent pleinement que le politiques des transitions énergétiques comme les taxes sur l’essence sont associées indirectement à la prévention des désastres naturels comme des feux de forêts et des inondations et même l’inflation du prix des aliments.

Il y aussi cette indifférence, puisque la production des GES est un phénomène mondial et non uniquement local. Pourquoi, ainsi, en ferions-nous plus que les autres ? Pourquoi investir pour éliminer la pollution des autres ? Finalement, la compréhension d’un lien indirect entre les politiques de transition et le réchauffement climatique est basée sur des preuves scientifiques qui ne sont pas à la portée de tout le monde.

14 milliards de dollars de projets abandonnés

C’est ce problème de perception qui, à mon avis, a engendré le scepticisme et les difficultés pour les gouvernements à expliquer leurs politiques. Politiquement, c’est ce qui a incité les gens à élire d’autres gouvernements et retourner en arrière.

Ainsi, on estime que plus de 14 milliards de dollars de projets autour des énergies vertes ont été annulés ou reportés aux États-Unis depuis le début de l’année, en raison de l’élimination des crédits d’impôt instaurés par le l’IRA. [9]Au Canada, les subventions à l’achat de véhicules électriques ont été graduellement éliminées, ainsi que la taxe sur le carbone.

Dans un rapport récent, l’Organisation de Coopération et de Développement Économique (OCDE) a critiqué vertement le gouvernement canadien en exigeant qu’il réintroduise la taxe sur le carbone et qu’il améliore la communication pour convaincre les citoyens de ses bienfaits. L’élimination de cette taxe vient annuler tout le travail qui a été fait jusqu’à présent, selon l’OCDE. [10]

Quel est le coût d’un retour en arrière ?

À l’instar du rapport de Nicolas Stern qui avait estimé les coûts « de ne rien faire », il faut aussi y ajouter maintenant le coût d’un retour en arrière, si l’on désire maintenir nos objectifs de transition énergétique. La raison est que les impacts du réchauffement sont cumulatifs, le CO2 restant stocké dans l’atmosphère pendant des siècles. Ils sont aussi exponentiels en raison des effets de rétroaction comme la libération du méthane du sol, la fonte des glaces, la montée des mers et la salinisation de terres qui accélèrent la production de CO2. [11] [12] Plus nous attendrons pour réintroduire les mesures de transition, plus il en sera coûteux pour atteindre les objectifs de réduction que nous nous étions fixées lors des conférences sur les parties (COP), parce que la concentration de CO2 irait en accélérant.

En fait, nous nous rapprocherons du scénario le plus pessimiste de la fourchette de 5% à 20% d’une diminution du PIB qu’avait envisagé Nicolas Stern.

Nécessité de réintroduire des mesures de transition énergétique

J’appuie ainsi les propos de l’économiste en chef de l’OCDE monsieur Alvaro Pereira qui, lors d’une conférence à Ottawa, a plaidé pour que le Canada réintroduise d’autres moyens d’atteindre la carboneutralité.

Louis Bellemare


[1] Le prix du changement Nicholas Stern. Le Rapport Stern analyse l’économie des changements climatiques

[2] Conférence des Nations unies sur les changements climatiques, Wikipedia

[3] Bilan de la COP26 : que retenir de l’accord de Glasgow ?, Youmatter

[4] Le Pacte de Glasgow sur le climat- Les principaux résultats de la COP26, United Nations, Climate Change

[5] La carboneutralité d’ici 2050 – Canada.ca

[6] Loi sur la réduction de l’inflation de 2022

[7] Clean energy package would be biggest legislative climate investment in US history

[8] Le Rapport Stern sur l’économie du changement climatique était-il une manipulation grossière de la méthodologie économique ?

[9] Hydrogène, batteries, solaire : aux Etats-Unis, plus de 14 milliards de dollars de projets ont été annulés ou reportés

[10] L’abandon de la taxe carbone serait « malavisé », selon un rapport de l’OCDE

[11] Concentrations mondiales de gaz à effet de serre : nouveau record en 2023

[12] The History of Carbon Dioxide Emissions

Publié dansÉconomie canadienneÉconomie mondialeÉconomie québécoisefrançaisGénéralPLC-région de QuébecPolitique canadienneTechnologies

5 Commentaires

  1. Gilles Couture Gilles Couture

    Il y quelques années le Rapport Stern confirmait cette hypothèse. Malheureusement ce rapport a été tabletté par les fonctionnaires internationaux impliqués dans la transition énergétique. Et pour cause.

    • Louis Bellemare Louis Bellemare

      Le rapport a été critiqué mais certainement pas tabletté, et encore moins par des finctionnaires internationaux ???

      Le rapport n’est pas parfait, mais s’il y a d’autres alternatives, mentionnent les.

  2. Jean-Claude Cloutier Jean-Claude Cloutier

    Bonjour Louis,

    C’est bon de rappeler la publication du rapport Stern. S’il y a eu un moment où un économiste a pu influencer les actions publiques et privées en matière d’émissions de GES, c’est bien celui-là. Malheureusement, le rapport n’a pas eu l’effet espéré. Sans doute parce qu’au fond le long terme ne motive pas beaucoup la population et encore moins la classe politique. À ce sujet, un des débats autour du rapport Stern était le taux d’escompte attribué aux valeurs futures (ex. quelle valeur attribuer en 2006 au PIB de 2080). Si ma mémoire est bonne, Stern avait opté pour un taux relativement bas, de l’ordre de 1,5 %, ce qui avait pour effet d’attribuer une grande importance à l’avenir. En réalité, je crois que le gros de la population escompte bien davantage le futur et c’est ce que révèle son peu d’empressement à changer ses habitudes en matière de consommation d’énergie. Bref, pour bien des gens, « un tien vaut mieux que deux tu l’auras ».

    J’aimerais bien être plus optimiste, mais je crois que c’est dans les mesures d’adaptation aux changements climatiques plutôt que de réduction des émissions de GES que les gouvernements et les citoyens devraient investir.

    Jean-Claude

    • Louis Bellemare Louis Bellemare

      Bonjour Jean-Claude,

      Merci pour le commentaire.

      Le rapport Stern a été critiqué pour l’utilisation d’un taux d’actualisation très faible (1,4 %). Ce qui a pour effet d’accroître la valeur actualisée, donc de surreprésenter les dommages climatiques dans le long terme.

      Mais, ce rapport qui a été loin d’être tabletté a aussi été défendu par cinq prix Nobel d’économie : Joseph Stiglitz, Amartya Sen, Kenneth Arrow, Paul Krugman, Robert Solow (non le moindre).

      De façon générale, il y a effectivement un débat sur l’utilisation d’un taux d’actualisation très faible dans le domaine de l’environnement, mais ont attribue ce faible taux à des questions éthiques et de bien-être des générations futures. Mais, il y a aussi un débat en sciences économiques sur le niveau d’un taux d’actualisation classique de toutes façons.

      L’un des plus virulents critiques du rapport Stern est William Nordhaus qui proposait un taux de 3 % dans son propre modèle. Mais ses conclusions n’étaient pas de ne rien faire ou de retirer les mesures déjà en place. Mais, plutôt de proposer des politiques moins agressives pour combattre les changements climatiques. Nordhaus suggérait d’introduire une taxe sur les hydrocarbures de façon graduelle et non de ne pas en mettre du tout.

      Par ailleurs, depuis le rapport Stern, les biologistes ont démontré l’impact des changements climatiques est exponentiel, ce qui semble donner raison à Stern.

      Je crois que ce rapport, bien que critiqué pour sa méthodologie, a contribué à convaincre de nombreux pays de mettre en place des mesures beaucoup plus agressives pour combattre les changements climatiques. C’est le rapport le plus connu à ce sujet, et c’est pourquoi je l’ai cité.

      Autre question: Stern a-t-il pris en compte dans son rapport les bénéfices du développement des nouvelles filières comme les batteries et les voitures électriques ? Je crois que non. Mais, je crois qu’un retour en arrière compromet le développement de ces filières.

      Nous sommes pris dans une trappe technologique avec le pétrole et des solutions alternatives existent vraiment. Il y aussi un coût pour se sortir de cette dépendance.

  3. Noël Pellerin Noël Pellerin

    La triste et bête histoire commence vers 1900 avec l’industrialisation. Le rêve américain du gros char devenu cauchemar. L’erreur impardonnable est d’avoir fermé les yeux sur le rapport du Club de Rome en 1972, lequel fournissait même des pistes de solution. Comme tu le rappelles le CO2 reste stocké pendant des siècles dans l’atmosphère. Je lisais dernièrement que les chercheurs ont découvert que les océans ont une sorte de « peau » qui accélère les impacts négatifs. Les nombreuses analyses sur le sujet, y compris la tienne, évitent d’évoquer des pistes de solution calibrées à l’ampleur du problème, tel une rupture majeure du comportement de consommation, l’interdiction de la propriété privée de l’automobile, un organisme international indépendant qui fixerait le prix du carbone, avec un mécanisme de dédommagement pour certains pays, une réforme de la démocratie libérale, une dictature mondiale verte, etc. Utopie dit l’un de nos amis. Cela ne me semble pourtant pas frivole de proposer une réflexion sur des moyens calibrés au problême. Mais sans doute n’est-ce pas suffisamment sérieux, qu’argumenter sur une décimale du taux d’actualisation l’est davantage. Plus sérieux, plus économiste. Mais quel bonheur d’être un électron libre.

Laissez un commentaire. Nous sommes impatients de savoir ce que vous pensez !