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Un revirement de situation
Qui aurait cru, il y a six mois, que les libéraux seraient reportés au pouvoir. Le 28 avril dernier, nous avons assisté à renversement historique. Ainsi, les libéraux qui n’espéraient obtenir qu’une quarantaine de sièges en début d’année 2025 se sont rapprochés d’un gouvernement majoritaire avec 170 sièges, deux de moins pour une victoire absolue (voir ici majorité).
Ceci dit, quand aura lieu la prochaine élection ? Après tout, un gouvernement minoritaire peut théoriquement être renversé par vote de confiance bien avant une durée de quatre ans. Avec seulement deux députés manquant pour une majorité, quelle stabilité aura le gouvernement ? Quelles seront les difficultés à gouverner ?
Un gouvernement différent de celui de Justin Trudeau
Mentionnons qu’il n’y aura pas vraisemblablement d’alliance stratégique, ni avec le NPD comme c’était le cas avec Trudeau, ni avec aucun autre parti politique.
L’alliance avec le NPD avait apporté de la longévité au précédent gouvernement, mais l’avait obligé à adopter des politiques de gauche, dont certaines sont devenues impopulaires. Par ailleurs, le NPD qui n’est plus reconnu comme un parti officiel est sorti de la dernière élection largement affaibli politiquement et financièrement. Plusieurs années lui seront nécessaires pour se reconstruire. Ce parti n’a aucun intérêt à retourner en élection à court terme.
Une alliance avec le Bloc reste possible. Mais, il s’agit d’un pari risqué, moins acceptable aux yeux du reste du Canada qui peut percevoir le Bloc comme un parti défendant les seuls intérêts du Québec ou contraires à ceux du Canada. Le PLC pourra choisir de prendre une certaine distance.
Malgré tout, le Bloc a réussi à faire élire une plaquette importante de députés. Il détiendra dans certains cas la balance du pouvoir, étant moins intéressé de retourner en élection. Les péquistes pourraient former le prochain gouvernement au provincial en 2026. Dans un tel contexte, le pari pour le Bloc demeure aussi risqué.
Le parti conservateur pour sa part coopérera avec le gouvernement pendant au moins la prochaine année comme ses ténors l’ont déjà affirmé. Aussi, il devra faire élire son chef. Nous pourrons nous attendre à une opposition forte, systématique et partisane des conservateurs pour les années subséquentes qui voudront maximiser leurs chances de former le prochain gouvernement.
En conclusion, même minoritaire, les résultats du vote du 28 avril apporteront un certain répit au gouvernement libéral. Mais, il devra négocier au cas par cas, pour chaque évènement qui l’exposera à un vote de confiance. Ceci ajoutera à la difficulté de gouverner. Cette difficulté pourrait peut-être l’amener lui-même, dans un avenir plus lointain, à précipiter des élections.
Quels sont les dossiers chauds qui pourraient contribuer à défaire le gouvernement
Dans ce contexte, Il reste néanmoins pertinent d’identifier les dossiers litigieux qui pourraient faire infléchir gouvernement et apporter des menaces d’élection.
En effet, malgré l’apparente stabilité anticipée, il existe des différences idéologiques fondamentales entre les différents partis politiques à Ottawa. Dans bien des cas, des enjeux se démarquent par des désaccords profonds et incompatibles avec les idéologies partisanes.
Voici quelques exemples de situations où il pourrait y avoir un renversement de gouvernement.
Les budgets
Le parti libéral a surpris tout le monde en présentant, pendant la dernière élection, un plan budgétaire encore plus déficitaire que celui de Justin Trudeau. Or, l’un des principaux arguments de campagne des conservateurs était justement de dénoncer l’important déficit dans lequel les libéraux auraient plongé le gouvernement.
Le plan financier des libéraux propose que la dette publique soit augmentée de 225 milliards de dollars supplémentaires sur période de quatre ans, alors que le gouvernement Trudeau prévoyait 131 milliards de dollars sur la même période. Carney a annoncé vouloir déposer un nouveau budget à l’automne de 2025, mais les conservateurs s’y opposent et réclament un budget dès cet été.
Il sera intéressant de suivre la position des conservateurs puisque ceux-ci pourraient ironiquement voter favorablement pour un déficit encore plus élevé que ce qu’ils ont toujours dénoncé pendant les élections. Mais, s’ils sont fidèles à leurs convictions, ils voteront contre, laissant la balance du pouvoir au Bloc qui en profitera pour faire valoir ses propres propositions budgétaires, notamment concernant la gestion de l’offre et la bonification de la sécurité de vieillesse. Si le Bloc et le NPD n’aiment pas le budget, nous pourrions nous retrouver en élection.
La taxe sur le carbone
La création d’un corridor énergétique entre les provinces est l’une des grandes mesures phare du plan Carney. Mais, il existe de nombreux contentieux qui pourront amener les partis de l’opposition à s’opposer aux politiques gouvernementales.
La taxe sur le carbone fera encore l’objet de nombreuses tractations. Elle a été abolie pour son impopularité dans les provinces anglophones du Canada. Actuellement, le Québec, seul avec la Colombie Britannique, se retrouve avec un système de plafonnement et d’échanges, mais avec un différentiel de prix de près de ,25 $ le litre d’essence sur le marché. Ceci apporte beaucoup de frustration.
Par ailleurs, l’Organisation de Coopération et de Développement Économique (OCDE) a vertement dénoncé l’abolition de cette taxe, estimant que cette taxe contribuait à diminuer les émissions de gaz à effet de serre. Le gouvernement fédéral est perçu maintenant comme ayant abandonné ses politiques de transition énergétique.
Il existerait donc une obligation morale de réintroduire cette taxe ou un nouveau moyen alternatif de fixer un prix au carbone, ce à quoi les conservateurs pourraient voter contre, mais le NPD pour. Ceci justifierait un blâme, d’autant que l’abolition de cette taxe a été décrétée avant l’élection du gouvernement, et qu’elle serait réintroduite après.
Le Bloc pour sa part en défendant l’équité pourrait voter contre une mesure alternative qui ne serait pas équitable pour le Québec. Il pourrait aussi revendiquer une compensation pour le Québec s’il le fédéral décidait de maintenir son abolition.
Les pipelines
La construction des pipelines transcanadiens ne pourrait profiter qu’à l’Alberta. Dans une optique d’acceptation sociale, les bénéfices devront être partagés à l’ensemble de la communauté canadienne, notamment pour répondre à des besoins d’approvisionnement et d’indépendance énergétique.
Or, l’Alberta pense différemment et y voit pour sa part un moyen de diversifier et même d’accroître ses marchés d’exportation, sans quoi elle maintiendra ses exportations vers les États-Unis. Elle pourrait s’opposer, par exemple, à ce qu’on lui impose des quotas ou des prix inférieurs aux prix en vigueur sur les marchés internationaux. Elle pourrait remettre en question aussi le programme de péréquation, visant à redistribuer la richesse entre les provinces.
Les intérêts sont si divergents que des tensions sont à prévoir entre le gouvernement albertain, les environnementalistes et les autres provinces. À la position albertaine, se développe parallèlement un mouvement séparatiste qui prend de plus en plus d’ampleur et pour lequel la première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, ne semble pas s’opposer.
Les conservateurs voudront appuyer les albertains et s’assurer que le développement d’un corridor énergétique trans canadien profite en premier lieu à sa base électorale qui est située dans l’ouest canadien. Ils revendiquent par ailleurs une modification de la loi sur l’environnement pour accélérer la réalisation de ces projets de pipeline. Mais des conditions trop contraignantes, pourraient l’amener aussi à s’opposer aux propositions gouvernementales.
Le Bloc pour sa part, s’est toujours opposé à tous les projets de pipeline qui traverseraient le Québec.
Conclusion
Il est peu probable dans le court terme qu’il y ait un renversement de gouvernement. Toutefois, les tractations pour maintenir le gouvernement minoritaire en place seront importantes et demanderont beaucoup d’efforts et d’énergie. On peut présumer que ces négociations seront difficiles.
Les budgets, l’introduction d’une nouvelle mesure alternative à la taxe carbone ou les dossiers de la construction de pipeline sont à suivre.
Louis Bellemare


Réaliser un grand projet au Canada m’apparaît aussi compliqué et improbable que de changer la constitution.