Cet article a été republié dans le Journal de Montréal et le Journal de Québec le 5 octobre 2025
Postes Canada est une société d’État qui jouit d’un monopole légal sur la distribution du courrier en vertu de la Loi sur la Société canadienne des postes. [1]
Elle est aussi liée par la Convention postale universelle, [2] une convention signée par 200 pays membres internationaux qui prescrit le maintien d’un service postal traditionnel de base comptant cinq éléments essentiels : un service universel, abordable, uniforme pour le courrier postal, rapide et régulier, et accessible.
L’application de cette convention se traduit par le protocole de service postal canadien qui a été élaboré par le gouvernement du Canada et qui reprend essentiellement les objectifs de la convention internationale. [3]
Un modèle d’affaires de moins en moins viable
En raison de ce protocole qui impose des normes très contraignantes, les attentes deviennent de moins en moins réalistes dans le contexte de l’environnement économique et technologique d’aujourd’hui. C’est ainsi que le gouvernement fédéral en est lui-même venu à la conclusion que le modèle d’affaires de la Société d’État n’est plus viable. Celle-ci a accumulé plus de 5 milliards de dollars de pertes depuis 2018, dont un milliard de dollars uniquement en 2024 et près de 1,5 milliard de dollars de pertes en prévision uniquement pour 2025. [4] La Loi sur la Société canadienne des postes (L.R.C. (1985), ch. C-10), stipule pourtant que la Société doit s’autofinancer.
Les causes de ces pertes sont structurelles et s’expliquent par la croissance phénoménale des communications électroniques, le développement de la publicité numérique sur le web et la croissance accrue de la concurrence.
Toutes les études et analyses effectuées jusqu’à présent convergent vers une même conclusion. La Société ne retrouvera jamais la rentabilité sans un changement de son modèle d’affaires.
Les mesures annoncées par le fédéral sont-elles suffisantes ?
C’est dans ce contexte que le gouvernement fédéral a annoncé une série de mesures visant à accroître la santé financière de la Société. Elles prévoient notamment la fin de la livraison du courrier directement à domicile, la fin de la livraison quotidienne du courrier pour les particuliers et la fermeture de bureaux de poste en milieu rural. Ces mesures engendreraient des économies de quelque 420 millions de dollars par année, selon le gouvernement du Canada [5]
Toutefois, le plan fédéral risque de ne pas être suffisant pour résoudre le problème auquel se confronte Postes Canada. La raison est relativement simple : il ne propose dans les faits qu’une baisse du niveau de service de la Société sans en apporter d’amélioration pour la clientèle. Bien qu’il puisse réduire une partie des déficits encourus par la Société à court terme, il n’aura pas pour effet d’améliorer le positionnement commercial de la Société. Aussi, puisque le déficit de la Société ne sera réduit que partiellement, la situation financière de la Société continuera à se dégrader et les déficits à s’accumuler.
La privatisation de Postes Canada est la seule solution qui demeure valide
Dans le contexte actuel, il semble que la privatisation de la Société soit sa seule sortie de secours. On peut alors s’interroger sur la nécessité de maintenir le fameux protocole qui s’inspire lui-même d’une convention signée en 1874. Le contexte économique et opérationnel a notablement changé en raison de la technologie et de la concurrence. On ne peut plus considérer les services de livraison par la poste comme des services vraiment essentiels, alors que c’était justement ce qui justifiait dans le passé le maintien d’un monopole d’État.
Ainsi, l’idée de privatiser les services postaux dans un contexte évolutif n’est pas nouvelle. Mais, elle est mise en exergue par le contexte des négociations avec le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) et son refus d’accepter les recommandations de la Commission Kaplan qui ne visent qu’à améliorer la situation financière de la Société.
Nous sommes donc pris avec un problème de quadrature de cercle, à moins qu’on accepte de modifier la loi pour y considérer une subvention de fonctionnement annuelle et permanente. Sur ce dernier point, la Société ne serait pas vraiment incitée à innover ou à s’améliorer.
Les bénéfices
Plusieurs pays ont emboîté le pas vers la privatisation, dont l’Allemagne, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, le Portugal, le Japon, l’Australie, l’Argentine, la Nouvelle-Zélande.
En Belgique, en Hollande et en Allemagne, la privatisation du service postal aurait permis de limiter l’augmentation des tarifs. [6] En Allemagne, par exemple, la privatisation de Deutsche Post l’a forcé à innover et à améliorer son efficacité. Grâce à cette réforme, les tarifs postaux pour les lettres ont rapidement diminué. La qualité du service postal est maintenant reconnue sur le plan international. [7]
Par ailleurs, la privatisation de la Société n’implique pas nécessairement une rationalisation des coûts. La nouvelle société privée pourrait offrir de nouveaux services dans le but de diversifier ses sources de revenus et de maintenir ainsi le niveau de ses emplois.
Par exemple, Postes Canada pourrait devenir une véritable entreprise de communication en offrant, par exemple, un service d’accès à Internet et en tirant profit de la transmission du courrier électronique qui lui a fait perdre dans le passé ses parts de marché. Ceci permettrait en même temps d’accroître la concurrence dans le secteur des télécommunications dont les tarifs au Canada sont parmi les plus élevés du monde.
D’autres sources de revenus sont possibles comme, par exemple, l’offre de services bancaires ou financiers qui font aussi l’objet d’une faible concurrence à travers le Canada.
La privatisation de Postes Canada et l’élargissement de son bouquet de services seraient bénéfiques pour elle-même et ses actionnaires, ainsi que pour toute la société canadienne. Elle permettrait en plus de libérer le gouvernement fédéral de l’obligation de la subventionner à hauteur de plus d’un milliard de dollars par année.
Louis Bellemare
[1] Loi sur la Société canadienne des postes, L.R.C. (1985), ch. C-10
[2] Convention postale universelle
[3] Protocole du service postal canadien, rapport annuel 2024 de Postes Canada
[4] Déclaration du ministre, le gouvernement du Canada demande à Postes Canada d’entamer sa transformation
[5] Fin du courrier à domicile, les employés de Postes Canada déclenchent la grève
[6] Faut-il privatiser Postes Canada, radio-Canada
[7] Privatiser Postes Canada, les leçons tirées de l’Allemagne, juillet 2025, IEDM


Bonjour Louis. Très bonne recherche dont le portrait est maintenant pour moi plus clair. Je suis entièrement en accord avec la privatisation de ce service qui n’a plus sa raison d’être tel quel. Merci
Tout dépend de ce qu’on entend par privatisation. Pense-t-on au transfert au plus offrant du monopole, es infrastructures du personel et des conventions collectives de Postes Canada? Ou doit-on penser à la fermeture pure et simple de Postes Canada quitte à laisser les gouvernements, les entreprises et les citoyens se débrouiller avec la livraison de leur courrier et de leurs colis. Tant qu’à faire, cette option radicale est peut-être la meilleure puisqu’elle éviterait les coûts fixes découlant d’une infrastructure organisationnelle coûteuse et sous-utilisée.
D’accord pour la privatisation si une période de transition est prévue en faveur de ceux qui peinent à suivre la cadence électronique.
Ma position est ambivalente sur ce sujet. D’un côté, il faut réduire la dette fédérale, et Postes Canada doit y contribuer. D’un autre côté, pour l’aspect livraison du courrier AUTRE que des colis, Postes Canada est un service public, comme le sont plusieurs autres services. Et si on le compare avec d’autres services publics, Service Canada est probablement l’un des moins déficitaires.
Pour ce qui est de privatiser Postes Canada, encore faut-il trouver une entreprise intéressée. Le Canada est un grand pays avec une faible population. Les pays que vous citez ont probablement une densité de population plusieurs fois supérieure à celle du Canada. Bref, le coût moyen du transport du courrier est probablement bien plus élevé au Canada. (Donc, rentabilité plus difficile à atteindre.)
L’option d’offrir des services bancaires a été étudiée par Postes Canada. (J’avais fait partie d’un focus group sur ce sujet il y a 4-5 ans.) Et je crois même que des essais furent effectués, mais l’idée semble avoir été abandonnée.
L’objectif était, je crois, d’améliorer la rentabilité en offrant des services financiers, notamment dans les régions éloignées avec peu de succursales physiques de services financiers, et ainsi aider à la vitalité de ces régions.
Pour l’idée d’offrir des services de télécommunications, ce serait bien, notamment à nouveau pour les régions éloignées. Mais à moins que Postes Canada soit acheté par une entreprise de télécommunications, je ne crois pas que ce soit une option qui pourrait intéresser les autres types d’entreprises, compte tenu des coûts pour implanter de tels services de A à Z.
Le courrier n’est plus un besoin aussi essentiel que jadis, mais c’est toujours un service essentiel. Et ça le sera encore longtemps, peut-être tout le temps.
(Actuellement, avec la grève des postes, plusieurs entités gouvernementales, organismes et entreprises ne peuvent pas acheminer aux citoyens des documents parfois importants. Quand ces documents concernent par exemple leur santé, cela peut avoir des conséquences graves.)
Bonjour:
De memoire, Poste Canada fait les manchettes politiques au Canada depuis les annees 1970 (et possiblement avant) et c est encore le cas en 2025. On parle peu d USPS, un service vieux de 250 ans de nos voisins du Sud ayant des similitudes avec le Canada mais avec …plus d utilisateurs et un service six jours\semaine. Le president americain aurait supervise la nomination d un nouveau dirigeant (ex CEO Waste Management) recemment mais le cout des timbres n augmentera pas et on ne veut pas privatiser. Un dossier patriotique et symbolique nord-americain difficile a changer…meme si j admet qu on doit amoindrir les pertes mais le privatiser?