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Depuis des décennies, les films américains occupent les salles de cinéma du monde entier. Ils sont aussi omniprésents sur nos écrans de télévision et sur les plateformes Internet comme Netflix, Tubi, Crave. Ainsi, s’il est une industrie où les Américains ont su assurer leur hégémonie, c’est bien celle du cinéma.
Un bref coup d’œil sur les chiffres de la balance commerciale du film américain nous indique que l’industrie a exporté en 2023 pour 22,6 milliards de dollars US et a enregistré un excédent commercial estimé entre 14,9 et 15,3 milliards de dollars US. Contrairement au secteur des biens, les États-Unis profitent d’une balance commerciale positive dans les industries culturelles, notamment dans l’industrie du film. [1]
Les retombées économiques de cette industrie sont énormes. Elle supporte 850 000 emplois directs sur l’ensemble du territoire américain et 2,3 à 2,7 millions d’emplois indirects. Puisqu’elle vit de l’exportation, la plupart de ces emplois dépendent pour une bonne part des pays qui importent ses productions.
Mais, son succès n’est pas toujours relié à la qualité de ses films et peut s’expliquer par le pouvoir de marché qu’elle exerce et son contrôle sur les réseaux de distribution à travers le monde. L’omniprésence des productions américaines écrème les marchés locaux, tout en réduisant les fenêtres de visibilité des productions locales. Depuis 1995, les dix plus grands studios de films du monde sont des entreprises américaines qui comptent 85 % des recettes au « box office ». [2]Ces studios comptent d’énormes moyens financiers, embauchent des vedettes internationalement reconnues, et négocient des ententes commerciales avantageuses avec les grandes chaînes de cinéma.
La délocalisation de l’industrie américaine
L’industrie du film comporte des caractéristiques particulières qui peuvent expliquer pourquoi les producteurs américains cherchent à délocaliser leurs productions vers d’autres pays.
Elle est dite « footloose » [3]ou « mobile » parce que la production d’un film peut facilement s’effectuer dans différentes parties du monde. Contrairement à d’autres industries, il n’y a pas d’attaches locales. Le producteur peut, par exemple, décider de produire au Canada, en France ou au Royaume-Uni et même à différents endroits du globe pour un même film.
Elle est à coûts croissants [4]parce que les coûts de production ont monté en flèche depuis quelques années, bien au-delà de l’inflation. Il n’est plus rare de voir des productions américaines de plus de 400 millions de dollars US. Alors que les montages financiers sont de plus en plus complexes, les producteurs sont attirés vers des sources de financement plus diversifiées et désirent trouver des solutions pour diminuer leurs coûts.
Elle est fortement créatrice d’emplois parce que c’est une industrie de projets et parce qu’elle s’assimile à des activités artistiques et de création en embauchant de nombreux métiers spécialisés. Elle fait appel à des sous-contractants, des installations locales, des équipements sophistiqués et des métiers de toutes sortes.
Toutes ces caractéristiques ont incité plusieurs pays à offrir des avantages fiscaux pour attirer les productions américaines. Ces avantages permettent en contrepartie aux producteurs de diminuer les coûts de production. Si ces productions apportent aussi des retombées économiques considérables, elles peuvent bénéficier aussi d’une très grande fenêtre de diffusion dans presque tous les pays du monde.
Actuellement, on estime que le niveau de production à Hollywood n’a jamais été aussi faible que maintenant, au point où on qualifie de crise ce que l’industrie vit actuellement à Hollywood. Au Canada, selon un rapport de Téléfilm Canada, près de 75 % des productions réalisées au Canada étaient américaines en 2023. [5]
Taxer les films produits à l’extérieur des États-Unis
Donald Trump a annoncé le 29 septembre dernier son intention de taxer à 100 % les films qui sont produits à l’étranger et diffusés aux États-Unis pour des motifs de sécurité nationale. L’intention réelle est de rapatrier les productions aux États-Unis, mais au grand dam de l’industrie elle-même pour les raisons évoquées précédemment. [6]
L’annonce a plongé l’industrie américaine dans une situation de crise et d’incertitude. Les actions des grands studios ont chuté. Plusieurs craignent une augmentation du prix des billets, des coûts de production et de diffusion. On se questionne, notamment, sur la façon dont ces tarifs seront appliqués.
L’improvisation de Trump démontre la méconnaissance de cette industrie qui ne peut être comparée au secteur manufacturier. [7] Encore aujourd’hui, nous ne savons pas si cette taxe s’appliquera au coût total d’un film, au prix d’un billet en salle, à l’abonnement à des services de diffusion, ou bien aux droits de diffusion. Il n’est pas non plus spécifié si cette taxe s’appliquerait uniquement à des films produits par des producteurs étrangers ou à toutes les productions réalisées à l’étranger incluant celles des producteurs américains. L’industrie aurait préféré, à l’instar de ce qu’a fait la Californie, des mesures fiscales afin de rendre la localisation aux États-Unis plus compétitive.
L’impact réel demeure relié à l’importance du film américain dans le monde. En rapatriant les productions américaines aux États-Unis, Trump transformera cette industrie mondiale en une industrie locale. Des représailles de la part des autres pays sont à prévoir et justifiables en raison de l’hégémonie du film américain dans le monde.
À l’instar des autres pays peut-être pourrions-nous, en guise de représailles, taxer la diffusion des produits américains sur nos écrans. Les sommes recueillies permettraient de financer nos propres productions et de leur offrir plus de visibilité dans notre propre marché. On récupérerait ainsi les emplois perdus par le départ des productions américaines. Ce n’est que de bonne guerre.
Louis Bellemare
[1] Movie tariffs : a ticket to destroying U.S. film studio dominance, The US film industry
[2] Movie tariffs : a ticket to destroying film studio dominance, American Action forum
[3] Footloose industry, Wikipedia
[4] Industrie à coût croissant, StudySmarter
[5] Tarifs de Trump : Stupeur et confusion dans l’industrie canadienne du cinéma
[6] La menace de Trump sur les films produits à l’étranger serait difficilement applicable
[7] Tarifs douaniers sur les films : « on ne peut pas compter sur Trump »


Par Jean-Claude Cloutier
Finalement, Trump veut appliquer au cinéma la même approche protectrice qu’il a adoptée pour les biens matériels. Cela pourrait réussir bien mieux que dans des domaines comme l’automobile, l’acier, l’aluminium ou le bois-d’œuvre où il est difficile d’augmenter la capacité de production nationale à court terme et très coûteux de radier de l’actif les installations de production à l’étranger.
Hollywood devra sans doute payer plus cher pour produire localement plutôt qu’au Canada mais la différence ne sera peut-être pas très importante puisque les différences de coûts entre le Canada et les États-Unis sont beaucoup moins importantes qu’entre le Vietnam et les États-Unis. Et de toute façon même une différence non négligeable ne ferait pas une grande différence car, si les productions américaines recueillent l’intérêt des spectateurs c’est parce qu’elles offrent un produit que peu de productions étrangères peuvent égaler. Cet attrait est basé sur la qualité du scénario (des intrigues qui intéressent tout le monde dès les premières minutes), sur l’ampleur de la production (nombre de figurants, scènes extérieures, décors variés, etc.), sur les prouesses techniques (les poursuites en auto, les cascades, les scènes de guerre, etc. ), sur les vedettes apparaissant aux génériques, sur des effets spéciaux époustouflants.
Bref, pour parler comme un économiste, l’élasticité-prix des films américains est très faible. Si une industrie cinématographique nationale doit souffrir des taxes ou des tarifs de Trump, ce ne sera pas celle des États-Unis.
Ceci étant dit, ma connaissance du sujet se limite à celle du simple spectateur.