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En 2025, les récipiendaires du prix Nobel d’économie sont Joel Mokyr, Philippe Aghion et Peter Howitt. Leurs travaux ont porté sur le concept de «destruction créative». [1]
Ce concept est particulièrement important dans la mesure où l’on souhaite renforcer la compétitivité de l’économie canadienne et son indépendance vis-à-vis de celle des États-Unis.
Pour rappel, la destruction créative est un processus économique qui définit l’entreprise comme la force motrice de la croissance à long terme. Selon ce processus, une entreprise demeure vulnérable aux nouvelles innovations. Celles-ci ont pour effet de rendre obsolètes les modes de production des entreprises moins innovantes (destruction). Grâce aux nouvelles innovations, de nouvelles entreprises plus performantes sont créées, entraînant une reconversion industrielle vers des créneaux plus productifs et créateurs d’emplois (création). C’est ce qui explique la croissance durable. [2]
Mais, le Canada fait piètre figure pour encourager le développement de ses entreprises innovatrices
On constate malheureusement que le Canada ne fait pas bonne figure pour encourager et faire croître nos entreprises innovatrices. On se demande si ce fameux processus de destruction créative nous amène notre juste part de retombées. Les plus grandes innovations qui ont modelé le tissu industriel canadien sont issues des grandes puissances économiques comme les États-Unis, l’Europe, le Japon et même maintenant la Chine.
Nous avons su adapter ces grandes innovations pour nos propres entreprises et institutions. Mais nous demeurerons vulnérables parce que nous n’en sommes pas les protagonistes ou les créateurs. Il existe en effet un déséquilibre entre les pays innovateurs qui profitent de la partie créative du processus, alors que nous devons trop souvent composer avec la partie destructive. Ceci nous rend perdants dès le départ et se traduit par une plus faible productivité de l’économie canadienne à long terme.
Voici quelques exemples
Du côté de la création
Rappelons-nous la saga de l’avion canadien, CSeries de Bombardier. Cet avion, à la fine pointe de la technologie, a été développé au coût de plus de 6 milliards de dollars et connait actuellement une belle carrière avec Airbus sous l’appellation A220. [3] [4]
Les droits compensateurs de 300 % imposés par Washington aux appareils CSeries ont forcé Bombardier à se départir de ses actifs stratégiques pour ne pas hypothéquer son avenir. Les retombées économiques de cet investissement de 6 milliards de dollars profitent maintenant à Airbus et aux États-Unis. Bombardier a dû y construire une usine d’assemblage à Mobile en Alabama comme à Mirabel.
Nortel, un équipementier ayant connu un succès international, était destiné à une croissance fulgurante dans le secteur des télécommunications. L’entreprise a fait faillite de façon bizarre et spectaculaire en 2009 et a dû céder la plupart de ses 6 000 brevets à des sociétés américaines pour 4,5 milliards de dollars canadiens. Les retombées économiques de ces brevets sont donc dirigées vers les États-Unis.
Blackberry (Research in Motion), une entreprise ontarienne, a innové en présentant sur le marché les premiers téléphones intelligents. Mais le manque d’adaptation, l’arrivée des iphones et des téléphones Android leur a fait perdre une part importante du marché. On considère que Blackberry n’a pas su s’adapter à l’évolution du marché. Étant donné la forte croissance de ces types de téléphone par la suite, on imagine bien les pertes de retombées pour le Canada.
Du côté de la destruction
Amazon en venant offrir le commerce en ligne au Canada a permis du même coup d’ouvrir le marché mondial aux consommateurs canadiens. Cette variété de choix s’est opérée au prix d’une dilution des parts de marché de nos entreprises. En annonçant la fermeture de certaines de ses installations au Québec, nous ne tirons plus le profit des emplois créés par la présence d’Amazon au Québec, ni de nos entreprises qui existaient avant la venue d’Amazon.
De grandes entreprises américaines de commerce de détail comme Walmart et Costco se sont implantées au Canada avec des modèles d’affaires performants et innovateurs. Plusieurs petits détaillants canadiens ont dû fermer parce qu’ils n’étaient plus compétitifs, entraînant ainsi de nombreuses pertes d’emplois. Une bonne part du commerce de détail canadien est aujourd’hui contrôlée par des entreprises américaines.
Les services numériques tels que Facebook, Google, Netflix se financent par de la publicité. Le déploiement de ces services déployés au Canada a fortement affecté les médias d’information. Les grands journaux ont vu les revenus publicitaires chuter de façon drastique. Cette situation s’est répercutée par d’importantes pertes d’emplois dans les médias, notamment en région.
Quel enseignement peut-on retenir de ce processus de destruction créative ?
Ces exemples d’innovations nous indiquent que le Canada ne profite pas toujours des retombées économiques qui s’y rattachent. Il faut prévoir un meilleur encadrement et une meilleure protection de nos entreprises innovatrices. Sans résister au changement, nous pouvons toutefois nous y adapter.
Il existe différents moyens d’y parvenir, par exemple, en renforçant le contrôle de la propriété étrangère, ou en taxant les entreprises monopolistiques pour réinjecter les fonds dans la création d’emplois ici au Canada. L’idée de réintroduire la taxe sur les services numériques pourrait même être envisagée.
Comme l’ont fait valoir les trois récipiendaires du prix Nobel d’économie, l’innovation est un moteur de la croissance à long terme. La question demeure d’autant plus pertinente que le premier ministre du Canada, Mark Carney, entend reconstruire le Canada afin de le rendre plus fort.
Louis Bellemare
[1] Sustained economic growth through technological progress, Scientific Background to the Sveriges Riksbank Prize in Economic Sciences in Memory of Alfred Nobel 2025, The Committee for the Prize in Economic Sciences in Memory of Alfred Nobel 13 October 2025
[2] Destruction créative, Wikipedia


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