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Construire le Canada de demain, à quelles conditions ?

Cet article a été publié dans le Journal de Montréal et dans le Journal de Québec le 30 août 2025

Notre expérience récente concernant la négociation des droits de douanes avec les États-Unis nous a permis de réaliser jusqu’à quel point notre dépendance au marché américain nous rend vulnérables.

Le Canada est une économie ouverte. Ses exportations de biens et services représentaient 34 % du PIB en 2023 et la grande majorité celles-ci, soit 75 %, étaient destinées aux États-Unis.

L’économie américaine, pour sa part, est beaucoup moins dépendante de son commerce extérieur que la nôtre et compte une taille qui est près de 8 fois celle de l’économie canadienne.

En fait, nous sommes à côté d’un géant qui nous nourrit, alors que la saga des tarifs douaniers pourrait sonner le glas du banquet. Il faut maintenant entrevoir notre indépendance économique pour nous protéger. Quelles en sont les implications ?

Le défi de construire sans tout centraliser

Marc Carney fait preuve de pragmatisme en affirmant qu’il veut construire une seule économie canadienne dans le but d’assurer notre indépendance économique. Selon sa vision, nous pouvons compenser les pertes commerciales avec les États-Unis en intégrant mieux nos relations entre les provinces, soit en développant de nouveaux marchés, en investissant dans des infrastructures nationales et en révisant nos politiques d’achat et la réglementation de manière à favoriser les entreprises canadiennes. L’intention du premier ministre est réaliste.

Mais, le défi maintenant est d’éviter de voir le fédéral centraliser le pouvoir en raison de la menace américaine. Selon un rapport récent produit par le Centre d’excellence sur la fédération canadienne (janvier 2025) [1], ce comportement vers la centralisation de l’action gouvernementale des fédérations serait typique des périodes de crise. Ainsi, cette crise des ‘droits de douane’, comme on pourrait l’appeler, pourrait accentuer l’intervention du fédéral en ce sens.

Le passé est nourri d’un jeu impressionnant de revendications historiques des provinces sur le sujet. Le fin fond du l’histoire revient toujours à la même chose : un déséquilibre fiscal généré par les besoins sans cesse croissant de financement des provinces dans des domaines cruciaux pour la population comme la santé, l’éducation, le logement ou les services municipaux; et, d’autre part, l’imposition de normes nationales par l’utilisation des fonds fédéraux dans des champs de compétence des provinces.

Par ailleurs, le sentiment d’urgence d’agir et de négocier avec les États-Unis pourrait amener le gouvernement fédéral à prioriser certains types de dépenses (ex. la défense nationale) au détriment de besoins fondamentaux des provinces. Nos gouvernements n’ont-ils pas aussi la responsabilité de canaliser leurs ressources vers des services dont la population a vraiment besoin, et non nécessairement de répondre aux demandes de notre voisin américain.

Reconnaître l’autonomie des provinces

Carney doit donc trouver un équilibre entre son projet de construction du Canada et les besoins des provinces. En premier lieu, nous pourrions commencer par reconnaître l’existence d’un déséquilibre fiscal.

Le rapport du Centre d’excellence sur la fédération canadienne cité plus haut confirme à ce sujet que la situation actuelle milite en faveur d’une réflexion sur le fédéralisme fiscal canadien dans toutes ses dimensions. Les causes institutionnelles du déséquilibre fiscal, notamment l’exercice d’un « pouvoir fédéral de dépenser demeurent d’une remarquable actualité », selon les auteurs.

Nous pourrions à cet égard faire une réflexion sur le rôle du gouvernement fédéral comme subsidiaire, celui d’une véritable fédération qui redistribue la richesse et vient en appui aux gouvernements locaux. Les provinces ont cette légitimité de décider pour elles-mêmes de leur propre développement.

Comment alors bâtir une seule économie ?

Il n’est pas exagéré de qualifier la situation actuelle de véritable crise. Le climat d’incertitude engendré par les tergiversations du président américain nous amène à considérer ainsi notre indépendance économique par rapport aux États-Unis. Comme toutes crises, il y a un début, un dénouement et il y aura une fin.

Qu’arrivera-t-il après la crise ? Retournerons-nous vers la case de départ, avec en moins des provinces affaiblies par un gouvernement fédéral encore plus centralisateur ? Ou bien, pourrons-nous en sortir gagnants par des politiques efficaces et bien distribuées vers les besoins réels de population. L’aspect positif de cette crise est qu’elle nous donne la chance de nous améliorer.

Le rôle de subsidiaire du gouvernement fédéral est aussi, à mon avis, de construire avec ses partenaires un environnement favorable à la compétitivité, la productivité des entreprises et à la croissance de l’emploi.

Cet environnement favorable pourra être mis en place par une fiscalité vraiment avantageuse pour les entreprises et la population, en allégeant la réglementation, en améliorant les facilités de financement des entreprises, mais aussi par une fiscalité qui est en équilibre avec les obligations des gouvernements provinciaux et locaux. Leur participation demeure essentielle pour créer un tel environnement.

La banque du Canada a pour sa part qualifiée ‘d’urgence économique’ le retard important de productivité du Canada par rapport aux États[L1] -Unis. [2]Les comparatifs (PIB par heure travaillée) nous indiquent que la productivité canadienne serait de 15 à 20% inférieure à celle des États-Unis. [3]On attribue cet écart au faible niveau d’investissements en machinerie et en technologies de l’information, à une spécialisation plus forte dans les ressources naturelles et un marché plus petit et fragmenté. [4] Ces constats nous amènent à réfléchir sur l’élaboration d’une véritable stratégie industrielle pour le Canada.

C’est en travaillant sur des conditions essentielles à la croissance que nous relèverons notre niveau de productivité et pourrons contrecarrer les tarifs douaniers de Donald Trump. Pour cela, il faut aussi revoir le rôle des gouvernements dans des domaines aussi stratégiques que le financement des universités, la recherche et le développement et l’éducation.

Louis Bellemare

[1] Marcelin, J. (2025). Le déséquilibre fiscal au Canada vingt ans après la Commission Séguin. Repère IRPP no 59, Montréal, Institut de recherche en politiques publiques

[2] L’heure a sonné, réglons le problème de productivité au Canada

[3] Statistique Canada

 


 [L1]

Publié dansÉconomie canadiennefrançaisPLC-région de QuébecPolitique canadienne

4 Commentaires

  1. C’est un gros programme. Mark Carney semble résolu à faire de grandes choses et avec lui les chances de le réaliser sont probablement meilleures qu’avec ses prédécesseurs. Mais j’ai bien peur qu’il manque d’argent et de main-d’oeuvre. On saura mieux à quoi s’en tenir quand le budget sera enfin déposé. Je ne serais pas surpris qu’il coupe dans les transferts aux provinces et dans la péréquation.

  2. Jean Hémond Jean Hémond

    La réalité existentielle du Canada dépend historiquement d’abord de l’exploitation efficace des ressources, largement brutes ou semi-finies, à des fins d’exportation. Leur transformation en produits finis se heurte à une faible disponibilité de main-d’œuvre et à une productivité non concurrentielle. Le transport à faibles coûts apparait donc la clef de voute de cette économie.

    À cette fin, un objectif politique assez évident, le contrôle du rail a été cédé pour un $, ici, on a, aussi littéralement par la fiscalité, bannie la flotte de transport maritime international, alors que nos infrastructures portuaires opèrent tel des OSBL. Les routes sont lourdement subventionnées par les contribuables des provinces. C’est là le malheur du Québec, ou l’investissement routier y est beaucoup plus important par habitant. La Vallée du Saint-Laurent gracieusement ; tel un Panama multimodal, dessert une zone économique équivalente au PIB de l’UE. Notez cela, sans pouvoir y prendre un avantage significatif des hubs de distribution.

    Sauf dans certains domaines restreints, les retombées de ces activités ne semblent pas relever le défi économique. Sans subventionner le transport, le Canada pourrait-il demeurer concurrentiel. À titre d’exemple, le système du juste-à-temps dans l’automobile exclut, malgré tout, le Québec.

    Comment faire ici, pour tirer son épingle du jeu sans poser la question, alors que le Québec écope ? N’ayant pas toutes les statistiques, je peux beaucoup errer mais la situation mériterait réponse.

  3. Bellemare Michel-Marie Bellemare Michel-Marie

    Tu touches un point névralgique en soulignant les dangers d’une nouvelle vague de centralisation et d’empiètement dans les champs de juridiction des provinces, sous le couvert de la nécessité de faire face à une menace extérieure: et le parti libéral a souvent joué dans ce scénario de concert avec le NPD d’ailleurs, plutôt que de s’attaquer aux déséquilibres fiscaux.
    Par ailleurs, l’enjeu de la productivité , il est débattu depuis au moins 45 ans, et les causes identifiées ne diffèrent pas beaucoup: insuffisance des investissements en machinerie et équipements, taille insuffisante des entreprises. Mais David n’a pas vaincu Goliath avec les mêmes armes que son adversaire. La productivité , ce n’est pas seulement de produire plus en moins de temps, c’est aussi de produire des biens ou des services distinctifs qui commandent un prix supérieur. La clé est donc dans l’innovation, et pour cela tous les acteurs du système d’innovation doivent être mis à contribution.
    Ça fait trente ans qu’on entend qu’une demande d’avant-garde est un puissant moteur de développement et que les gouvernements devraient utiliser les marchés publics en ce sens. Et pourtant, à toutes les semaines, on entend des dirigeants de petites entreprises qui réussissent à vendre leurs innovations à l’étranger sans parvenir à percer localement.

  4. Noël Pellerin Noël Pellerin

    Bon texte, bien documenté. Je persiste à croire que le plus important est de participer en douce au jeu politique visant à miner le plus rapidement possible les immenses pouvoirs détenus par cette administration. Côté économie, travailler les fondamentaux. Renforcer la productivité en misant principalement sur l’IA. Opérer aussi un retour à l’équilibre budgétaire en apprenant aux usagers des services publics fédéraux à utiliser intelligemment l’IA pour trouver eux-mêmes réponses à leurs questions. Le défi sera toutefois de « robotiser humainement » la fonction publique et de faire prendre le train à ceux qui peinent à se débrouiller à l’ordi.

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